Waéra : Moshé, le Lévi

Pour la Réfoua Chelema d'Aharon ben Sarah, et de l'époux de notre sœur Marlène

Dans la Parasha de la semaine passée, nous avons appris les circonstances de la naissance de Moshé, et la Torah, qui ne nous a pas même indiqué le nom de ses parents, a mis à l'honneur la tribu de Lévi : « Wayélekh ish mibeith Léwi wayikakh èt bat Léwi - Alla un homme de la maison de Lévi, il prit la fille de Lévi. » (Shemot 2,1)

Dans notre Parasha, la Torah précise la généalogie de Moshé et Aharon, et souligne à nouveau leur appartenance au Shevet Léwi, auquel se rattachaient leurs deux parents (Rashi précise au nom du Targoum que leur mère Yokhéved était la tante de Amram, sœur de son père Qéhat - Ibid.6,16).

Comme on l'a appris des précédentes Parashiyot, enseigne Rabbi Ya'aqov Bernstein (Torah.org), Lévi incarnait l'engagement contre l'injustice. Lorsque les habitants de Shekhem s'en prirent à leur sœur Dinah, c'est Shim'on et Lévi qui livrèrent bataille en son nom. C'est encore eux qui voulurent punir Yossef de ce qu'ils considéraient comme des fautes. Et même si leur père Ya'aqov n'approuva pas leur manière d'agir, leur intention de servir le principe de justice était indiscutable.

Moshé Rabbénou, l'homme par qui la Torah fut donnée à Israël, représente le « din », le principe de stricte justice. C'est lui qui met en forme et établit solidement les « dinim », les règles qui encadrent la vie juive.

C'est Lévi qui vient à la rescousse, lorsque Moshé fait appel au peuple après le « 'Het haéguel », la faute du veau. C'est à Lévi que revient la garde des « Aréi miqlat », les villes de refuge où le meurtrier involontaire pourra trouver la protection.

Dès les premiers actes de Moshé dont la Torah fait le récit, on le voit défendre la justice. Il aperçoit un Égyptien qui frappe un Juif, et menace de le tuer sous les coups. Moshé s'en prend à l'agresseur et le tue. Le jour suivant, deux frères se disputent violemment, et l'intention meurtrière est évidente. L'un des deux hommes, d'après le Midrash cité par Rashi, n'est autre que Dathan, celui-là même que Moshé avait sauvé la veille de la main de l'Égyptien (et le second est son compère Aviram).

Moshé « dit au méchant (lérash'a) : pourquoi frapperas-tu ton prochain ? » (d'où l'on déduit, écrit Rashi, que celui qui lève la main sur son prochain - sans le frapper - est appelé « rash'a »)

À quoi l'autre répond : « Qui t'a placé comme homme, dirigeant et juge sur nous ? Est-ce pour me tuer que tu parles, comme tu as tué l'Égyptien ? » (Ibid. 2,12-15)

L'idée de Dathan semble être la suivante : « Qui te permet de nous juger ? Est-ce que tu me compares à un Égyptien ? Tu t'es interposé, et tu as tué un homme hier. Vas-tu faire la même chose et me tuer aujourd'hui pour m'être battu avec mon frère ? »

Le Rav de Brisk explique que dans le raisonnement de Dathan, Moshé attendait qu'il ait tué son frère pour le faire ensuite juger et condamner pour meurtre. C'est pourquoi il a demandé : « Es-tu un officier du roi (qui a le droit de prononcer une peine capitale) ou bien un juge du Beth Din (qui peut également juger et condamner) ? »

Pourquoi ne pas arrêter le geste de Dathan avant qu'il ne commette un meurtre ? Dathan, à ce point du récit, a le din, le statut juridique de « Rodèif - le poursuivant », que l'on peut mettre à mort pour l'empêcher de tuer son prochain. Or, dans ce din de rodéif, il y a lieu d'examiner qui poursuit qui. Il se peut que Dathan tente de tuer Aviram pour défendre sa propre vie, ce qu'il aurait pleinement le droit de faire. Dathan affirme donc que Moshé attend qu'il y ait mort d'homme, pour réunir un tribunal et déterminer s'il y a bien matière à condamnation pour meurtre.

En fait, la valeur de la comparaison avancée par Dathan est bien douteuse. Moshé a seulement demandé : « Pourquoi frapperas-tu ton prochain ? » Voulait-il exécuter qui que ce soit ? Du reste, le texte n'établit pas clairement que la veille, il ait vraiment eu l'intention de tuer l'Égyptien.

Un Midrash rapporte une opinion selon laquelle c'est accidentellement que Moshé a tué l'Égyptien. C'est aussi ce qu'enseigne le Ari HaQadosh (Sha'ar haMitsvot, Shoftim). Ces deux sources expliquent que Moshé a du fuir pour accomplir la mitsva de « galout - exil » qui incombe au meurtrier involontaire.

Les 'Hakhamim discutent d'un autre aspect du din de rodéif, qui concerne le tiers témoin de l'agression. Il s'agit du cas où il aurait été possible de blesser le poursuivant, mais où le témoin l'a délibérément tué. Certains sont d'avis que ce tiers est « 'Haïav mita - passible de la peine de mort » (Sanhédrin 74a). C'est l'opinion du Rambam (qui précise toutefois qu'il est « 'haïav mita bidéShamayim - passible d'une mort décidée et exécutée par le Ciel », et ne relève pas d'un tribunal humain.)

D'après le Midrash et le Arizal en revanche, bien que Moshé ait agi pour sauver la vie d'un Juif, c'est par erreur qu'il tua l'Égyptien, alors qu'il aurait pu se contenter de le blesser (on peut risquer l'idée que Moshé, qui d'après Rashi a tué l'Égyptien à l'aide d'un Nom divin, ne maîtrisait peut-être pas encore complètement les puissants effets de cet aspect ésotérique de la Torah.) Moshé n'était donc pas passible de mort, mais de l'exil réservé au meurtrier involontaire.


Les raisons de l'oppression

Lorsque Dathan l'accusa d'avoir tué l'Égyptien, Moshé comprit que les deux frères allaient le dénoncer aux autorités, ce qui ne manqua pas d'arriver.

Comme l'indique Rashi, c'est ainsi qu'il comprit le sens et la raison de l'esclavage et de l'oppression dont ses frères étaient victimes : « il a été saisi d'angoisse à l'idée qu'il y avait en Israël des scélérats et des délateurs, et il s'est demandé : ''Peut-être ne méritent-ils pas d'être délivrés !'' [...] Il s'est dit : ''L'énigme qui me tourmentait est maintenant résolue : en quoi Israël a-t-il péché plus que toutes les soixante-dix nations pour être ainsi accablé sous une servitude aussi cruelle ? Je m'aperçois qu'il le méritait !'' »

Quelle implacable leçon ! Peut-on imaginer plus vibrant appel à surveiller les paroles que nous prononçons à l'égard d'autrui ?

Les espions et les informateurs ne se trouvent pas seulement dans le monde de l'espionnage ou des services de renseignement.

Lors d'un de ses nombreux voyages en Europe centrale, le 'Hafets 'Hayim de mémoire bénie, accompagné de ses disciples, s'arrêta un jour dans une auberge pour y prendre son repas. L'aubergiste le reconnut et l'accueillit avec de grands égards. À plusieurs reprises, il vint s'enquérir du confort de ses hôtes, et de la qualité de la nourriture. Tout allait parfaitement bien ! Néanmoins un des disciples fit remarquer que la soupe manquait un peu de sel. Une fois l'aubergiste retourné en cuisine, le 'Hafets 'Hayim fit à son élève une sévère remontrance : « Comment as-tu pu laisser semblables mots franchir tes lèvres ? As-tu la moindre idée des conséquences de tes paroles ? Va immédiatement t'excuser auprès de cet homme et de sa cuisinière ! » Le disciple, confus, se dirigea vers la cuisine. Arrivé à la porte, il entendit qu'on élevait la voix. Il s'arrêta net : l'aubergiste faisait à sa cuisinière des reproches amers, « ... Pas même capable de saler convenablement une simple soupe ! Prends tes affaires ! Je ne veux plus te revoir ici ! » Effaré, le disciple tenta en vain d'apaiser l'aubergiste, et dut faire appel à son maître le 'Hafets 'Hayim, qui réussit à arranger les choses, en sorte que la cuisinière ne perdît pas son emploi.

On sait que Ya'aqov Avinou n'agit pas sur la foi du compte-rendu négatif que Yossef fit de la conduite de ses frères. Il n'accepta pas ce rapport et n'entreprit rien contre ses fils. Il savait qu'écouter la médisance est aussi grave que la répandre. Il savait aussi, comme Moshé l'apprit de la conduite de Dathan et Aviram, que dans les bagages du lashone har'a, il y a l'exil et la persécution, que D. nous en préserve et nous amène Son Mashia'h dans la paix, bientôt et de nos jours.  

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