Parashat Shemot : Le Prince d’Égypte

Notre Parasha est le cadre de la première rencontre avec le Prince des prophètes, l'homme qui a probablement eu le plus puissant impact non seulement, à l'évidence, sur le Peuple d'Israël, mais sur toute l'humanité.
La Torah fournit des détails sur sa naissance, et ses premières expériences :
L'enfant grandit, elle [Yokheved] l'amena à la fille de Par'o, il fut pour elle un fils, elle appela son nom Moshé, elle dit : parce que depuis les eaux je l'ai tiré (méshitihou).
Ce fut, en ces jours-là, Moshé grandit, sortit vers ses frères, vit leurs fardeaux, il vit un homme égyptien frappant un homme hébreu, parmi ses frères.
Il se tourna çà et là, il vit qu'il n'y avait pas d'homme, il frappa l'Égyptien, il le cacha dans le sable. »
(Shemot 2,10-12)
Rashi de Troyes explique que l'expression « L'enfant grandit » fait référence à sa croissance physique, tandis que « Moshé grandit » signifie qu'il avait été nommé à la tête de la maison de Par'oh (Midrach Tan'houma Wayèra 17).
Le Ramban (Rabbi Moshé ben Na'hman, dit Na'hmanide, 1194-1270) commente la phrase « [Il] sortit vers ses frères, vit leurs fardeaux » de la manière suivante : « Il apprit qu'il était juif, et il voulut les voir, car ils étaient ses frères. Ensuite, il vit leurs souffrances et leurs épreuves, et il ne put le supporter. C'est pourquoi il tua l'oppresseur égyptien. »
Rabbi Ména'hem Genack (Shomrei Emunah, New Jersey) écrit : « Ainsi peut-on comprendre l'expression ''Il se tourna çà et là'' : il regarda l'homme égyptien et la culture égyptienne dans laquelle il [Moshé] avait été élevé. Il regarda le Juif cruellement opprimé et ''il vit qu'il n'y avait pas d'homme'', c'est-à-dire qu'à ses yeux, l'Égyptien représentait une civilisation indigne d'être sauvée de la perdition. »
Certes la culture égyptienne avait des aspects séduisants, mais c'est là, en voyant la manière dont l'esclave, la personne humaine était traitée, qu'il comprit que l'Égypte était au-delà de toute rédemption.
C'est la grandeur de Moshé Rabbénou : il se montra capable de rejeter la culture dans laquelle il avait grandi, pour suivre un sentier étroit et escarpé de Vérité et de droiture. Une leçon aux accents fort contemporains !
Plus loin dans la Parasha, les filles de Yithro désignent Moshé comme « Ish mitsri - un homme égyptien » (Shemot 2,19). Le Midrash en fait le reproche à Moshé, et affirme que c'est la raison pour laquelle Il ne mérita pas d'être inhumé en Erets Israël. Peut-être, poursuit Rabbi Genack, cette critique fait-elle allusion au fait que Moshé s'était un temps considéré comme un Égyptien, au point qu'on pouvait le confondre. Là encore, une problématique tout-à-fait actuelle !
Mais par ailleurs, nous connaissons Moshé non sous le nom que ses parents lui avaient attribué (Toviah, ou Avigdor) mais sous celui qui lui fut donné par une princesse égyptienne !
Peut-être nous enseigne-t-on ici que précisément, il aurait pu jouir tranquillement du statut de « prince d'Égypte », mais qu'il eut le courage de renoncer à cette position privilégiée pour venir en aide à un esclave hébreu persécuté.
Pour autant, « Moshé eut peur, dit : la chose est connue. » (Ibid. 2,14). Rashi écrit : « il s'est dit : ''L'énigme qui me tourmentait est maintenant résolue : en quoi Israël a-t-il péché plus que toutes les soixante-dix nations pour être ainsi accablé sous une servitude aussi cruelle ? Je m'aperçois qu'il le méritait !'' »
Rabbi Yisrael Isserlin (1390-1460, auteur du Terumat Ha'deshen) demande : est-ce que Moshé ignorait que cet exil avait été de toute manière décrété à l'encontre des descendants d'Avraham Avinou ?
La Torah enseigne cependant que les enfants ne seront pas mis à mort pour les fautes de leurs pères. Dès lors, comment cet exil était-il possible ? Lorsque Moshé vit que la médisance régnait parmi les Bneï Yisrael, cette même faute dont les frères de Yossef s'étaient rendus coupables, il comprit. Car nos Sages de mémoire bénie enseignent que les fils qui imitent les voies mauvaises de leurs pères seront punis pour leurs propres transgressions, mais aussi pour celles de leurs pères.
Moshé se retire donc à Mydian, où Hashem lui ordonne finalement : « Va, retourne en Égypte, car sont morts tous les hommes qui réclament ton âme. » (Ibid. 4,19)
Il fallait que Moshé retournât en Égypte pour sauver le peuple juif. Mais pourquoi fallait-il que ceux qui en voulaient à sa vie fussent morts ? Le Ohr Saméa'h (Rabbi Méir Sim'ha Hakohen,1843-1926) enseigne qu'un homme n'a pas l'obligation de mettre en danger sa vie, même si le peuple juif tout entier compte sur lui !
Et il poursuit : On lit (au verset 24) « Ce fut en chemin dans l'auberge, HaShem le rencontra, Il réclama sa mise à mort. »
Moshé était passible de la peine de mort pour n'avoir pas circoncis son fils nouveau-né. Pourquoi avait-il commis une telle négligence ? Rashi, s'appuyant sur Nédarim 31b, explique le raisonnement de Moshé : « Vais-je circoncire l'enfant et me mettre en route ? L'enfant sera en danger pendant trois jours ! Vais-je le circoncire et attendre trois jours [pour la guérison] ? HaQadosh Baroukh Hou m'a pourtant ordonné : "Va, retourne en Égypte !" »
Moshé s'est donc dit, selon, le Ohr Saméa'h : « Si je ne suis pas tenu de mettre ma propre vie en danger, alors a fortiori ne suis-je pas obligé de mettre en danger celle de mon fils ! » Et il semble bien que HaShem ait été d'accord avec lui.
C'est pourquoi Rashi continue : « Pourquoi, alors, a-t-il été puni ? Parce qu'il s'est préoccupé d'abord de son hébergement [au lieu de procéder immédiatement à la circoncision] »
Rabbi Méir Dan Plotsky (1866-1928) exprime son désaccord avec le Ohr Saméa'h. Il écrit qu'un homme doit mettre sa vie en jeu pour sauver le 'Am Israël. La preuve nous en est donnée par Pin'has, qui n'a pas hésité à tuer Zimri, se mettant ainsi en danger de mort pour mettre fin à l'épidémie qui frappait le peuple (Bamidbar 25,11).
La question se pose cependant : si Pin'has ne faisait que ce qu'il était tenu de faire, pourquoi a-t-il mérité une récompense particulière ? Rabbi Plotzki répond : nous savons que le fait de sauver une vie humaine repousse toutes les autres mitsvot. Mais on pourrait aussi penser que ce n'est le cas que lorsque le salut est obtenu pas des voies naturelles (comme le fait de conduire une personne gravement blessée à l'hôpital le Shabbat). Or, lorsque Pin'has a tué Zimri, il n'avait aucune raison de penser que par une conséquence directe, il allait sauver des vies. Il ne pouvait pas être certain de mettre fin à l'épidémie, parce que le lien entre les deux phénomènes était de nature spirituelle et non « naturelle ». HaShem a dû faire une annonce spécifique pour indiquer que Pin'has avait accompli Sa Volonté.
Rabbi Plotzki ajoute, par parenthèse, que lorsque deux événements ont une relation de cause à effet qui ne s'explique pas par des lois naturelles, nous appelons cela une « ségoulah ». Et il raconte qu'un 'Hassid de Gour vint trouver le Sefat Emeth pour lui demander une ségoulah pour la guérison d'une personne malade parmi ses proches. Rabbi Yéhouda Leib Alter répondit : « Je ne connais rien sur le sujet des ségoulot, excepté ce qui est écrit dans la Torah : ''Désormais, si vous êtes dociles à Ma voix, si vous gardez Mon alliance, vous serez Mon trésor (ségoulah) entre tous les peuples !'' (Shemot 19,5)
Adapté d'un article de R. Shlomo Katz - Hamaayan - Torah.org
