Responsabilité collective d'Israël
Sur la réprimande : Responsabilité collective d'Israël
Le Ḥafets Ḥayim a évoqué pour nous l'immense question de la responsabilité de celui qui est en position de réprimander son prochain et ne le fait pas. Cet enseignement soulève un problème fondamental, celui de savoir si l'on n'est responsable que de ses propres actes, où si l'on supporte ne serait-ce qu'une part de la responsabilité pour les actes d'autrui. C'est une réflexion qui a occupé, entre autres, l'œuvre du philosophe Emmanuel Levinas, dont la position semble être que l'homme est indéfiniment responsable pour autrui. Il me semble que ce n'est pas exactement la position de nos Maîtres de mémoire bénie. Mais d'abord, la question que l'on doit toujours se poser dans l'étude de la Torah : quelle est la source du Ḥafets Ḥayim ?
Cette source se trouve dans une souguya extraordinaire du Talmud, au traité Shabbat, page 55a.
De quelle affaire traite ce passage ? De savoir de quels objets ont peut ou non charger un animal le Shabbat, sachant que la Torah nous interdit de faire travailler les animaux ce jour-là (1).
Voici ce que le Talmud enseigne :
La Mishna a également enseigné : [une vache ne peut sortir le Shabbat] avec un cordon attaché à ses cornes. La Guémara [nuance la règle] : Si l'on va d'après l'opinion de Rav, que ce cordon serve d'ornement, ou qu'il serve à contrôler l'animal, il est interdit de faire sortir une vache dans le domaine public avec un tel accessoire. Si on explique [la Mishna d'après l'opinion de] Shmuel, et si ce cordon est purement décoratif, c'est interdit. Mais si [ce cordon sert] à contrôler l'animal, alors c'est permis.
La Mishna raconte [à ce sujet] que la vache de Rabbi El'azar ben 'Azarya sortait le Shabbat avec un cordon entre les cornes, contrairement à l'opinion des Sages. [la Guémara demande :] Rabbi El'azar ben 'Azarya n'avait-il qu'une seule vache ? Rav n'a-t-il pas dit (et certains disent que Rav Yéhoudah a dit au nom de Rav) ''Rabbi El'azar ben 'Azarya prélevait de ses troupeaux [la dîme pour une valeur de] douze mille veaux chaque année ! [autrement dit, cent-vingt mille veaux naissaient chaque année dans ses troupeaux. Parler de « la » vache de Rabbi El'azar ben 'Azarya n'a donc apparemment aucun sens!] »
[La Guémara répond :]
On a enseigné dans la Tossefta (2) : Ce n'était pas sa vache, c'était celle de sa voisine. Et comme il n'a pas manifesté son désaccord [avec la manière de faire de sa voisine], on lui attribue [la propriété de cette vache], comme si c'était la sienne !
On a raconté que Rav, Rabbi Ḥanina, Rabbi Yoḥanan et Rav Ḥaviva ont enseigné la règle suivante :
''Tout celui qui a la possibilité de protester [efficacement] contre le comportement répréhensible des membres de sa maison et ne le fait pas, on se saisit de lui [pour lui infliger] dans les temps futurs, [la punition qu'avaient méritée] les gens de sa famille. Et s'il lui est possible de protester [efficacement] contre le comportement des gens de sa ville et qu'il ne le fait pas, on se saisit de lui [pour lui infliger] dans les temps futurs, [la punition qu'avaient méritée] les gens de sa ville. Et s'il lui est possible de protester [efficacement] contre le comportement du monde entier et qu'il ne le fait pas, on se saisit de lui pour la punition qu'avait méritée le monde entier !''
Rav Pappa a ajouté : les membres de la famille de l'exilarque (3) (le Resh Galouta) a été blâmée et punie pour les fautes du monde entier ! Puisque son autorité s'étendait à tout le monde juif, il était en position (4) de s'assurer que personne ne commît une transgression.
Comme on l'apprend de ce que Rabbi Ḥanina a dit : que signifie le verset : « [HaShem] vient demander raison aux anciens de Son peuple et à Ses princes: "C'est vous qui avez dévoré la vigne, entassé dans vos maisons les dépouilles des pauvres.'' » (5) ?
Une question se pose : si les princes ont fauté en commettant le vol, qu'est-ce que les anciens (זִקְנֵי עַמּוֹ - les anciens, c'est-à-dire les Sages de Son peuple) ont fait qui soit considéré comme une faute ? Dis plutôt : HaShem entrera en jugement avec les anciens, parce qu'ils n'ont pas protesté contre la conduite coupable des princes !
La Guémara poursuit : Rav Yéhoudah était assis devant Shmuel lorsqu'une femme arriva en pleurant devant Shmuel (6), au sujet d'une injustice qui lui avait été faite, et Shmuel ne lui accorda aucune attention. Rav Yéhoudah dit à Shmuel : le Maître n'applique-t-il pas le verset : « Qui se bouche les oreilles devant les supplications du pauvre, criera à son tour et ne sera pas exaucé. » (7) ?
[Shmuel] lui répondit : "Disciple subtil (8), ton supérieur [c'est-à-dire moi qui suis ton Maître] sera puni par l'eau froide, [tandis que] le supérieur de ton supérieur sera puni par l'eau chaude [C'est-à-dire plus sévèrement]. Mar Oukva, qui est le président du Beth-Din, est responsable en la matière."
Et d'où sait-on qu'une telle responsabilité incombe à la famille du Resh Galouta ? De ce qu'il est écrit : « Maison de David, ainsi parle HaShem : "Rendez bonne justice dès la première heure, sauvez celui qui a été spolié de la main de l'oppresseur : sans cela, Ma colère éclatera comme un incendie et brûlera inextinguible, à cause de la perversité de vos œuvres." » (9) [L'exilarque est un descendant direct de la maison de David haMélekh.]
[Au sujet de la remontrance, on raconte que] Rabbi Zeira dit à Rabbi Simon : Que le Maître réprimande les gens de la maison du Resh Galouta [car Rabbi Simon avait sur eux une certaine influence]. Rabbi Simon lui dit : Ils n'accepteront pas une remontrance de ma part. Rabbi Zeira lui dit : que mon Maître les réprimande, même s'ils ne l'acceptent pas ! Comme Rabbi Aḥa, le fils de Rabbi Ḥanina l'a enseigné : HaQadosh Baroukh Hou n'a jamais fait la promesse d'un événement heureux pour S'en rétracter ensuite, et le changer en un événement mauvais, exception faite de cette affaire, comme il est écrit : « HaShem lui dit: "Passe au milieu de la ville, au milieu de Jérusalem, et tu dessineras un signe (la lettre ת) sur le front des hommes qui soupirent et gémissent à cause de toutes les iniquités qui s'y commettent." » (10)
HaQadosh Baroukh Hou dit à [l'ange] Gabriel : va, et inscris un ת à l'encre sur le front des Tsaddiqim [comme un signe] pour que les anges de destruction n'aient pas prise sur eux. Et [inscris] un ת de sang sur le front des impies [comme un signe] pour que les anges de destruction aient prise sur eux.
La Midat hadin (l'attribut de stricte justice) [se présenta devant] HaQadosh Baroukh Hou et dit : Maître du Monde, quelle différence y a-t-il entre ceux-ci et ceux-là ? [HaShem] répondit : Ceux-ci sont des Justes parfaits, ceux-là sont entièrement mauvais. [L'attribut de stricte justice] Lui dit : Maître du Monde, [ces Tsaddiqim] étaient en position de protester [contre la conduite des impies] et ils n'ont pas protesté. [HaShem] répondit : il est révélé et connu devant Moi (11) que [même] s'ils avaient protesté [contre la conduite des impies] ils n'auraient pas accepté [une réprimande] de leur part. Ils auraient persisté dans leurs voies perverses.
L'attribut de justice dit [alors] devant Lui : Maître du Monde, certes il est révélé et connu devant Toi [que leur réprimande aurait été vaine], mais cela leur a-t-il été révélé à eux ? HaQadosh Baroukh Hou revint alors sur Sa promesse d'épargner les Tsaddiqim, et décida que ceux qui s'étaient abstenus de protester devaient également être punis. »
Les mondes supérieurs ne sont pas un lieu de consensus mou. Il y a conflit, controverse, friction, désaccord. Et Hashem ne l'emporte pas toujours ! Mais ce dialogue extraordinaire entre HaShem et Son propre attribut de justice, Sa midat hadin, nous apprend plusieurs choses.
La première, c'est que HaQadosh Baroukh hou ne revient pas sur la promesse d'un événement que nous jugeons heureux. En revanche, Il peut revenir sur l'annonce d'événements malheureux. Entre autres nombreux exemples, Il promet la destruction de la ville de Nineveh : « Yona commença à parcourir la ville l'espace d'une journée, et publia cette annonce: "Encore quarante jours, et Ninive sera détruite !'' » (Yona 3,4). Mais le peuple de Nineveh écoute Yona, fait Téshouva, et la ville n'est pas détruite.
Mais il y une exception, celle que nous venons d'apprendre : le cas de ceux qui auraient pu faire une remontrance et ne l'ont pas faite. Même s'ils sont des « Tsaddiqim guemourim », des Justes parfaits, même s'ils pensaient que leur remontrance ne serait pas écoutée, ils seront emportés dans le châtiment infligé aux impies.
On apprend donc une seconde chose ici, c'est que le Tsaddiq ne se sauve pas tout seul. Il doit, comme nous tous, se montrer soucieux du sort de tous ses frères. Plus que cela, il en est responsable, plus qu'un autre.
Au traité Shabbat (33b) on apprend que Rabbi Shim'on bar Yo'haï resta douze ans dans une grotte avec son fils Rabbi El'azar, pour échapper à la persécution romaine. Ils y étudièrent la Torah avec une intensité qui n'a peut-être pas d'égal. Lorsqu'ils sortirent, Rabbi Shim'on vit un agriculteur qui labourait son champ. Indigné que cet homme ne consacrât pas tout son temps à l'étude de la Torah, il le fit mourir d'un seul regard (oui, c'est le pouvoir qu'avaient les 'Hakhamim!). Par une voix céleste, HaQadosh Baroukh Hou déclara : « Es-tu sorti de ta grotte pour détruire Mon monde ? » et Il lui imposa de retourner dans sa grotte pour une année supplémentaire. Rabbi Shim'on y approfondit sans doute cette notion : le Tsaddiq, aussi grand soit-il, doit se préoccuper du destin d'Israël. Il ne peut se sauver tout seul, fût-ce par l'étude la plus approfondie.
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Pourquoi la lettre tav ?
Tav est la première lettre du mot tiḥye, tu vivras (pour les Tsaddiqim). Tav est aussi la première lettre du mot tamout, tu mourras (pour les impies). Autre lecture : Tav est la première lettre du mot tama, cessé, pour indiquer que le zekhout Avot (le mérite des Patriarches) a cessé d'opérer, et n'aidera pas les impies. Rabbi Yoḥanan dit que Tav est la première lettre du mot taḥon (racine de ḥanoun, miséricordieux) et indique que, par le mérite des Pères, HaShem aura pitié de Son peuple.

Mis en ligne le 8 Kislev 5783
(1er décembre 2022)
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1 Shemot - Exode 20,10 : « mais le septième jour est la trêve de HaShem ton Éloqim : tu n'y feras aucun travail, toi, ton fils ni ta fille, ton esclave mâle ou femelle, ton bétail, ni l'étranger qui est dans tes murs. »
Pour aller plus loin sur ce thème, un très beau commentaire de la Parasha Nitsavim, par le Rav Yehonathan GEFEN, sur l'enseignement : Kol Israël Arevim zéh lazeh - Les Juifs sont responsables les uns des autres
2 La Tossefta est une compilation de la loi orale, contemporaine à la Mishna, dont elle ne se veut que supplément ou annotation (hébreu : lehosif, « ajouter », et dans un second sens, « annoter »). Elle a été écrite aux alentours de 200 de l'ère courante.
3 Le « chef de l'exil » (araméen ריש גלותא Resh Galouta ; hébreu ראש הגולה Rosh HaGola, les termes de gola ou galout étant circonscrits à la Babylonie) ou exilarque, était le représentant officiel du puissant judaïsme babylonien auprès des autorités locales.
Il occupait une position honorée, reconnue par l'État, qui s'accompagnait de privilèges et prérogatives, comme la nomination des deux Gueonim (chefs des académies talmudiques de Babylonie). (Wikipédia). Sa position lui donnait donc, selon Rav Pappa, la possibilité d'intervenir et de réprimander les mauvais comportements des Juifs qui se trouvaient sous son autorité.
4 Littéralement : « il était dans leurs mains »
5 Yéshayahou - Isaïe 3,14. (Traduction du Rabbinat.)
6 Shmuel qui était un Gadol, et un des juges de sa génération.
8 Littéralement : « disciple aux dents acérées. »
11 « גָּלוּי וְיָדוּעַ לְפָנַי »
