Premier principe (1 à 6)
L'interdiction de la rékhilout (רְכִילוּת) Premier principe :
Remarques préliminaires
Dans ce premier chapitre, on expliquera l'interdiction de prononcer des paroles de rékhilout, même si elles sont absolument conformes à la vérité. [On donnera une définition de] ce qu'on appelle rékhilout (1). On apprendra ce qu'on doit répondre lorsqu'une personne demande : « Qu'est-ce que Ploni (2) a dit à mon sujet ? », ainsi que d'autres détails de ce issour.
Premier principe : première section
Celui qui répand des commérages (3) au sujet de son prochain transgresse le commandement négatif : « לֹא-תֵלֵךְ רָכִיל בְּעַמֶּיךָ - Tu n'iras pas colportant [des racontars] parmi ton peuple. »4 C'est une faute grave, qui conduit à faire tuer de nombreuses âmes en Israël. C'est pourquoi [le verset] est suivi de : « Tu ne te tiendras pas sur le sang de ton prochain. » (5)
Vois ce que furent les conséquences de la rékhilout de Doëg l'Iduméen, à cause de qui la cité de Nov, la ville des cohanim fut entièrement détruite (6). C'est par ce commandement négatif que la Torah a spécifiquement enseigné cet interdit. Mais il y a en outre beaucoup d'autres commandements négatifs et positifs qui s'appliquent, comme on l'a expliqué dans l'introduction.
Premier principe : deuxième section
Qu'est-ce que « colporter des ragots » (רָכִיל - rakhil) ? C'est répandre des bruits de l'un à l'autre en disant : « Ploni a dit telle et telle chose à ton sujet. Et voilà ce que Ploni t'a fait. Voilà ce que j'ai entendu que Ploni t'a fait, ou qu'il veut te faire. »
Même si [de telles paroles n'ont pas un caractère] dénigrant pour la personne dont on parle, selon les mots de ce colporteur de ragots, et même si cette personne elle-même ne démentirait pas, si on le lui demandait, soit parce que c'est la vérité et qu'elle a le droit pour elle, soit parce que son intention était différente [de celle qu'on attribue] à ces actes ou à ces paroles, [celui qui parle ainsi] est tout de même appelé un « colporteur de ragots ».
Premier principe : troisième section
Sache que le issour de la rékhilout s'applique même lorsque celui qui parle n'a pas pour intention d'inspirer dans le cœur de son auditoire de la haine pour la personne [qui fait l'objet de cette rékhilout.] Même si, selon le point de vue [de celui qui parle], celui qui a dit ou fait quelque chose était dans son bon droit (par exemple si Shim'on a réprimandé Réouven pour ce que [Réouven] a fait ou dit, et que Réouven se justifie en prétendant qu'il a le droit pour lui, puisque Yéhoudah a dit la même chose de [Shim'on]) Si Réouven pense que dans cette circonstance, une haine contre Yéhoudah naîtra dans le cœur de Shim'on, il est appelé un « colporteur de ragots ».
Premier principe : quatrième section
Tout ce qu'on a dit au sujet de l'interdiction de la rékhilout s'applique lorsque [l'histoire colportée] est rigoureusement vraie, et ne contient aucun aspect mensonger. Celui qui va ainsi répandre des racontars [sur son prochain], et pas nécessairement si [les victimes] étaient amis de longue date, on l'appelle « Rash'a » (7) et « une abomination au yeux de HaShem » comme il est écrit :
« שֶׁשׁ-הֵנָּה, שָׂנֵא היְ וְשֶׁבַע, תועבות (תּוֹעֲבַת) נַפְשׁוֹ. יז עֵינַיִם רָמוֹת, לְשׁוֹן שָׁקֶר; וְיָדַיִם, שֹׁפְכוֹת דָּם-נָקִי. יח לֵב--חֹרֵשׁ, מַחְשְׁבוֹת אָוֶן; רַגְלַיִם מְמַהֲרוֹת, לָרוּץ לָרָעָה. יט יָפִיחַ כְּזָבִים, עֵד שָׁקֶר; וּמְשַׁלֵּחַ מְדָנִים, בֵּין אַחִים - Il est six choses que HaShem déteste et sept qu'Il a en horreur (8) : [les yeux hautains, la langue mensongère, les mains qui répandent le sang innocent; le cœur qui ourdit des desseins pervers, les pieds impatients de courir au mal, le faux témoin qui exhale le mensonge, enfin] l'homme qui déchaîne la discorde entre frères. » (9) À son sujet, Ḥazal ont dit : « le septième est le plus coupable de tous » (10)
Mais même si, indépendamment de cette [rékhilout], ces deux-là se détestaient cordialement, et lui est allé répandre cette histoire, il est appelé un « colporteur de ragots ».
Premier principe : cinquième section
En ce qui concerne le issour de répandre la rékhilout, qu'on ait ou non raconté spontanément toute l'histoire, ou que son ami en ait connu quelque chose par lui-même et implore à présent qu'on lui fasse savoir ce que Ploni a dit à son sujet, cela ne fait aucune différence.
Même si son père, ou son Rav le conjurent de leur dire ce que Ploni a dit à leur sujet, et même s'il s'agit de « poussière » de rékhilout, c'est interdit dans tous les cas.
Premier principe : sixième section
Même s'il s'avère qu'en ne ne révélant pas l'affaire, il risque de subir une lourde perte dans son activité, et même si, alors qu'il se trouve sous l'autorité d'autres personnes, qui, ayant connu en partie les choses, vont exercer une forte pression [pour le contraindre] à tout raconter, et qu'il craigne en outre d'être lui-même soupçonné de complicité avec Ploni, de perdre son travail, de ne plus pouvoir subvenir aux besoins de sa famille, il lui est tout de même interdit [de prononcer des paroles de rékhilout]. C'est en effet le cas de de tous les commandements négatifs, pour lesquels on doit renoncer à tous ses biens plutôt que transgresser (11), à moins que la révélation des faits permette de réparer un dommage ou de mettre fin à une dispute. Mais on ne doit pas se hâter de s'appuyer sur ce héter, parce qu'il est soumis à de nombreuses conditions, comme on l'expliquera en détails plus loin (neuvième principe), avec l'aide du Tout-Puissant.

Mis en ligne le 24 Shevat 5783 (14 février 2023)
____________________________________
1 On a choisi de ne pas traduire systématiquement le terme « רְכִילוּת », pour ne pas appauvrir le champ sémantique du terme hébreu. On est toutefois frappé par le nombre de vocables français qui correspondent, au moins partiellement, au sens de ce mot, entre autres : ragots, cancans, racontars, bavardages, commérages, potins, babillage, caquetage, parlote, verbiage ou encore le verbe jaser... Notons que ces termes comportent tous une connotation plus ou moins négative.
2 Ploni (féminin : Plonit): une personne non définie, « untel » ou « unetelle »
3 Le terme employé ici par l'auteur est « מְרַגֵּל », en hébreu moderne : un espion. Dans la Torah, c'est le mot qui désigne les explorateurs (מְרַגְּלִים) de la Parashat Chélakh-lékha, qui furent chargés par Moshé de s'informer sur la terre d'Israël, et en firent un rapport désastreux, aux conséquences gravissimes (Bamidbar - Nombres, chap.13 et 14). Dans notre contexte, le Ḥafets Ḥayim évoque la personne qui répand des ragots au sujet de son prochain, la racine R-G-L (réguel - רגל) connotant le déplacement, comme le souligne Rashi. D'où la traduction de « colportage » qu'on retiendra généralement pour rendre rékhilout.
4 Wayiqra - Lévitique 19,16. Souvent cité, ce verset est à la base de l'interdiction du lashone har'a comme de la rékhilout. Rashi le commente ainsi : « À mon avis, c'est parce que ceux qui sèment la discorde et qui profèrent des paroles de médisance se rendent tous dans les maisons des autres pour épier ce qu'ils y voient ou ce qu'ils entendent de mauvais pour aller ensuite le raconter dans la rue, que l'on dit d'eux qu'ils « vont colportant » ou qu'ils « vont espionnant » - en français médiéval : « espiement ». La preuve de ce que j'avance est que l'on ne trouve pas le terme de « colportage » sans qu'il soit associé au verbe « aller », comme dans : « tu n'"iras" pas colportant », ou : « ceux qui "vont" colportant comme le cuivre et le fer » (Yirmeya 6, 28). Tandis que les autres cas de médisance ne sont pas associés au verbe « aller » : « celui qui médit de son prochain en secret » (Tehilim 101, 5), « HaShem m'a sauvé [...] d'une langue perfide » (ibid. 120, 2), « la langue qui dit de grandes choses » (ibid. 12, 4). C'est pourquoi, à mon avis, cette expression signifie ''aller et espionner''. »
5 Rashi : « En le regardant mourir, alors que tu peux le sauver, comme dans le cas d'un homme sur le point de se noyer dans une rivière ou qui est attaqué par des brigands. » Voir aussi Rambam, Hilkhot déoth, 8.
6 1 Shmuel - I Samuel 21. Alors que le roi Shaoul poursuivait David d'une haine meurtrière, Doëg lui fit savoir que les cohanim de Nov étaient venus en aide à David, lui donnant de la nourriture et des armes (dont l'épée de Goliath). À la suite de ce rapport, Shaoul fit massacrer jusqu'au dernier les cohanim de Nov.
7 Impie.
8 Littéralement « qui sont une abomination (תּוֹעֲבַת) pour Son âme »
9 Mishléi - Proverbes 6,16-19 (traduction du Rabbinat).
10 Wayiqra Rabbah, Metzora 16:61.
11 Shoukhan Aroukh, Yoreh Deah 157:1, où sont explicitées les situations dans lesquelles on doit se laisser tuer plutôt que transgresser un interdit de la Torah.
